La littérature comme appui à la résilience

par | 28 Avr 25 | 0 commentaires

Dans Des heures à lire et autres courts essais publié chez Folio en février 2024, Virginia Woolf aborde le temps de la lecture et son impact. Elle explique que les auteurs nous confient « leurs pensées, leurs irritations, leurs aspirations et leurs malaises […] expurgez tout ceci de notre conscience et nous serions fort démunis »[1]. Elle exprime la puissance de la littérature dans nos vies, à la fois en tant qu’écrivains qui confient leurs états d’âme comme ils pourraient le faire en psychothérapie, mais aussi en tant que lecteur car sans ces partages nous serions bien dépourvus. La littérature serait-elle une source de bien-être et peut-être même un élément clé dans la résilience face à un traumatisme pour celui qui écrit et pour celui qui lit ? Fanita English pense que la résilience à la suite d’un traumatisme se produit lorsque trois facteurs de motivation internes inconscients[2] se relaient ou tournent pour affecter nos attitudes, nos sentiments, pensées et comportements à travers nos États du Moi : Survia se soucie de notre survie personnelle, Passia de la survie de notre espèce et Transcia de notre besoin de dormir et de transcender la réalité quotidienne.

Nous verrons dans cet article comment les écrivains abordent ce sujet en tant qu’auteur et en tant que lecteur, comment la littérature participe à la stimulation de ces trois facteurs de motivation à la résilience. Nous verrons également comment la littérature à un impact dans l’accompagnement de la guérison de traumatismes, notamment en nous interrogeant sur la place qu’elle peut prendre dans le développement psychoaffectif de l’enfant et donc plus tard, à l’âge adulte, dans le cabinet du psychopraticien en Analyse Transactionnelle.

Ecrire pour guérir

De nombreux auteurs, plus ou moins connus, disent qu’écrire leur a sauvé la vie. C’est plutôt le concept de Survia qui est à l’œuvre ici, du moins dans un premier temps (se soucier de notre survie personnelle). Peu importe le style, ce qui compte, c’est de coucher les mots de la douleur, de la tristesse, de la terreur, du trauma sur le papier, puis, de partager avec un autre, cet autre qu’est le lecteur, cet autrui qui pourrait tenir la fonction de psy.

Marguerite Duras évoque dans plusieurs de ses œuvres des traumatismes liés à sa jeunesse en Indochine, à la perte de son père, à l’occupation pendant la guerre et à l’intensité de ses relations amoureuses. Maya Angelou, écrivaine, poétesse, actrice et activiste a compris très jeune que les mots pouvaient changer le monde. Dans I Know Why the Caged Bird Sings (1969), elle relate son enfance marquée par le racisme, la ségrégation et un viol qu’elle a subi à l’âge de 8 ans. Son œuvre explore la résilience face aux traumatismes et la capacité de l’écriture à libérer. Edouard Louis dans En finir avec Eddy Bellegueule raconte son enfance difficile, marquée par la pauvreté, l’homophobie, et la violence familiale. L’écriture est pour lui un moyen de mettre à distance ces traumatismes et de reprendre le contrôle de son histoire. Peut-être a-t-il aussi été porté dans son acte de résilience par l’écriture par Transcia et son besoin de dormir et de transcender réalité quotidienne vécue.

Des œuvres comme Si c’est un homme de Primo Levi ou La Nuit d’Elie Wiesel témoignent des horreurs de l’Holocauste et explorent les défis de survivre à un tel traumatisme collectif. Ce sont à la fois des témoignages et des tentatives d’analyse, de prise de recul pour comprendre l’indicible et surmonter les horreurs vécues. Ici, Survia et Passia sont stimulée, il s’agit d’une motivation à sa propre survie, mais aussi à contribuer à la survie de notre espèce.

De son côté, Simone Veil n’a pas écrit l’aube à Birkenau, publié aux Arènes en 2019. Ce livre concrétise en réalité des heures d’enregistrements et de témoignages. « C’est un ouvrage avec un statut particulier : elle ne l’a ni signé ni écrit. Il retient 17 années d’entretien, quelque 40 heures face caméra, parce que David Teboul (le cinéaste) avait cette idée obsédante de la transmission, lui qui est de la génération d’après Shoah. Simone Veil lui avait fait promettre d’utiliser ces échanges et d’en faire quelque chose »[3].  Pourtant, il a constitué pour elle une forme de contribution à l’histoire, au monde. Simone Veil a transformé le traumatisme de la déportation en donnant un sens à l’expérience vécue : apporter une pierre supplémentaire à l’édifice, au devoir de mémoire.

Donner du sens en écrivant est bien connu de Viktor Frankl. En 1921, il donne sa première conférence sur le thème : « À propos du sens de la vie » et sa première publication après sa déportation est Découvrir un sens à sa vie[4] en 1946. Il raconte son expérience des camps de concentration nazis et y expose les bases de sa théorie de la logothérapie, centrée sur la quête de sens dans la vie, même dans les circonstances les plus atroces.

Il est impossible de tous les citer mais on peut facilement avancer que la production de littérature favorise une forme de guérison, engage une résilience face au traumatisme en donnant du sens.

Lire pour guérir

« Acquérir l’habitude de lire, c’est se construire un refuge contre presque toutes les misères de la vie. » William Somerset Maughan

Là encore, de nombreux auteurs témoignent de la manière dont lire les a sauvés, comment la littérature, la poésie leur a permis de lutter contre un traumatisme, une dépression, un accident de la vie. André Breton lit la poésie d’Arthur Rimbaud dans les tranchées de la première guerre mondiale. Virginia Woolf, peut-être cité dans cette partie « Lire pour guérir », même si nous connaissons sa fin de vie tragique, elle affirme par exemple : « C’est là (les librairies d’occasion) que nous trouvons à nous arrimer pour résister à ces courants contraires de l’être ; c’est ici que nous retrouvons notre sérénité après les splendeurs et les peines de la rue »[5].

Des anonymes aussi, que nous avons personnellement côtoyés, qui nous ont livré l’importance de la lecture dans leur stratégie de sortie de traumatisme. A raconte qu’après un grave accident de voiture au cours duquel elle a vu la mort en face, elle ne pouvait plus lire que le livre chouchou de sa jeunesse : Le jardin secret de Frances Hodgon Burnett. D’ailleurs, Marcel Proust affirmait : « Les charmantes lectures de l’enfance dont le souvenir doit rester pour chacun une bénédiction »[6]. B, quant à elle, a passé son enfance à lire pour s’échapper par la pensée à un environnement toxique (nous évoquerons plus loin le concept de trauma permanent) et ainsi découvert les grands classiques de la littérature française. C, qui en lisant Lady Susan de Jane Austen, contant la vie d’une veuve spirituelle, dénuée de scrupules et d’une grande beauté, manipulant son entourage pour faire un beau mariage, a cru voir sa mère à plusieurs reprises et identifié ainsi certaines des impasses qu’elle vivait.

C’est le sujet même du remarquable L’amour et les forêts d’Éric Reinhardt[7] où une lectrice qui souhaite dire à un auteur combien son dernier livre a changé sa vie, comment il a accompagné son émancipation féminine par la lecture. Le roman raconte l’histoire de Bénédicte Ombredanne, une femme mariée, mère de deux enfants, qui mène une vie apparemment ordinaire dans une petite ville de province. Cependant, derrière cette façade de normalité, elle vit un enfer conjugal avec son mari, un homme manipulateur et tyrannique, qui exerce une emprise psychologique sur elle.

Sylvie Gouttebaron qui dirige la maison des écrivains à Paris passe sa vie à lire et à rencontrer des auteurs et à promouvoir la littérature. Après une tentative de suicide à 18 ans, elle lit « Face aux ténèbres » de William Styron : « ça m’a sauvée ». Plus tard, après le décès de sa grand-mère et le suicide d’une amie proche, c’est Emmanuel Levinas et Vladimir Jankélévitch qui lui redonnent espoir. « Quand on perd le cap, la littérature peut vous remettre sur le chemin de la vie. »[8]

Marcel Proust va plus loin encore. Il fait d’abord le parallèle entre un livre et un ami, notamment dans la forme de communication : « la lecture au rebours de la conversation, consistant pour chacun de nous à recevoir communication d’une autre pensée, mais tout en restant seul, c’est-à-dire en continuant à jouir de la puissance intellectuelle qu’on a dans la solitude et que la conversation dissipe immédiatement, en continuant à pouvoir être inspiré, à rester en plein travail fécond de l’esprit sur lui-même »[9]. Puis, il considère même que le livre peut remplacer le psychothérapeute : « Les livres jouent alors auprès de lui un rôle analogue à celui des psychothérapeutes auprès de certains neurasthéniques. »[10].

La littérature dans le développement psychoaffectif de l’enfant

Le développement psychoaffectif de l’enfant correspond à l’évolution de ses émotions, de ses liens affectifs et de sa personnalité au cours des premières années de vie. C’est aussi le moment de la construction de son scénario de sa plus ou moins grande rigidité. Bill Cornell définit la résilience comme « la capacité de lancer un défi au scénario pour maintenir un robuste sens de soi (ce que la personne vit, ressent et pense vis-à-vis d’elle-même) et des buts de la vie (sens à la vie) »[11]. Dès lors, ce processus influencé par des facteurs biologiques, sociaux et environnementaux, joue un rôle essentiel dans la construction de son identité et de sa santé mentale. Nous montrerons comment la littérature joue un rôle dans chacune des étapes de développement et comment elle peut figurer parmi les facteurs de protection acquis avant la survenue d’un traumatisme insidieux ou brutal.

Les stades du développement psychoaffectif de l’enfant

Stade oral (0-1 an) : L’enfant développe un attachement à sa figure principale de soin (souvent la mère) entre fusion totale dans les six premiers mois puis en dépendance relative. La satisfaction de ses besoins par l’alimentation et les soins crée une sécurité affective. C’est également la période où se met en place l’attachement. A ce stade, la découverte de la littérature se fait par l’intermédiaire de la lecture à voix haute de la figure parentale ou de la personne qui en prend soin. Les histoires sont simples et poétiques comme une douce mélodie et le sens n’a que peu d’importance. C’est la relation d’attachement que permet la lecture qui compte. John Bowlby a mis en avant l’importance de l’attachement dans le développement psychoaffectif. Selon lui, la relation entre l’enfant et sa figure d’autorité détermine en grande partie sa capacité à nouer des relations affectives futures. Lorsque l’enfant reçoit de l’affection, de la protection et des réponses à ses besoins, il développe un sentiment de confiance qui lui permet d’explorer le monde tout en revenant vers sa figure d’attachement pour se rassurer. Le temps des histoires, dès le plus jeune âge, est un temps privilégié pour commencer à développer un attachement sécure. C’est la manifestation d’un puissant signe de reconnaissance en plus de la nourriture physique reçu par le tout petit qui vient participer à la construction du sens de soi (soi émergeant c’est-à-dire E0 et P0, soi noyaux c’est-à-dire E1, puis A1 et soi subjectif).  Plus tard en thérapie, le soi noyau est accessible au cœur de la relation transférentielle et donne un levier de chemin vers la résilience.

L’écrivaine Faïza Guène, d’origine Algérienne, dit : « Je n’ai pas été influencée par de la littérature pour écrire. Ce qui m’a influencée petite, et dans mon écriture, c’est la tradition orale. Ce sont les histoires que j’ai entendues. […] Même si vous n’avez pas de livres chez vous, vous avez des histoires »[12].

Stade anal (2-3 ans) : L’enfant commence à développer une certaine autonomie, notamment avec le contrôle sphinctérien. Ce stade est marqué par la découverte de la maîtrise de soi, mais aussi des tensions entre autonomie et dépendance. C’est l’étape du pouvoir, de la contre-dépendance, le temps du « trouvé-créé » de Winnicott. L’enfant veut se débrouiller seul, commence à manipuler, prendre en mains l’objet de la littérature, souvent des livres cartonnés et épais afin de ne pas être immédiatement déchiquetés. On y retrouve des histoires d’animaux où l’anthropomorphisme est largement développé. Par exemple, dans Cachatrou, c’est mon nez de Jeanne Achbé, on trouve quatre petits bestiaires à trous pour jouer et développer une certaine agilité au fur et à mesure des histoires lues par l’entourage. Là-encore, le moment privilégié de la lecture, le soir avant de s’endormir, est un puissant fournisseur de facteur de protection face au traumatisme en développant notamment le pouvoir de penser. Mais pas n’importe quel livre, c’est le petit enfant qui choisit son histoire favorite que le parent va lire et relire, le connaissant bientôt par cœur. Le livre continue tout de même à renforcer le lien avec l’adulte et offre des moments de complicité favorisant le sentiment de sécurité et de protection chez l’enfant. P1, A1 et E1 se développent. Dans Analyse transactionnelle : une perspective relationnelle[13], Charlotte Sills et Helena Hargaden explorent une approche contemporaine de l’Analyse Transactionnelle (AT), en mettant l’accent sur l’importance des relations dans le développement psychologique et dans le processus thérapeutique.

Stade phallique (3-6 ans) : L’enfant prend conscience des différences entre les sexes et commence à s’identifier à l’un des parents. C’est ici que le complexe d’Œdipe intervient, selon Freud, où l’enfant développe des sentiments ambivalents envers ses parents et c’est aussi le temps de l’apprentissage de la lecture. L’autonomie de l’enfant continue de se développer avec cet apprentissage clé dans son développement cognitif. Le livre laisse encore la part belle à l’illustration et commence à aborder des thèmes plus complexes comme les émotions[14], l’accueil de la différence[15], etc. Dans les meilleures ventes de la FNAC pour les 3-6 ans, on trouve : c’est mon corps !, Pourquoi ?, La couleur des émotions, La légende du colibri, etc. Certains contes comme Peau d’âne, traitent du sujet du complexe d’Œdipe et marquent l’interdiction du mariage avec un de ses parents ainsi que l’interdit de l’inceste.

P1, A1 et E1 sont pleinement installés et l’intégration de l’étape phallique est réalisée lorsque l’enfant se dit « ça vaut le cout d’être qui je suis ».

Stade de latence (6-12 ans) : Cette période est marquée par un calme relatif dans les tensions sexuelles et l’enfant se concentre davantage sur ses relations sociales (amis, école) et le développement de compétences intellectuelles. Au fil du temps, l’enfant élargit son réseau de relations sociales en interagissant avec ses pairs, ses enseignants et d’autres adultes. Ces interactions jouent un rôle fondamental dans le développement de sa capacité à gérer ses émotions, à faire face aux frustrations et à établir des relations saines. Il est accompagné à ce stade de l’apprentissage de la lecture par la bibliothèque rose, puis verte, par le club des cinq et le clan des sept pour les plus anciens, le temps d’Heidi de Johanna Spyri ou de La petite maison dans la prairie de Laura Ingalls Wilder, l’âge de lire, quelque soient les générations, Sans famille d’Hector Malot, sans oublier les innombrables contes Blanche-Neige et les Sept Nains, Cendrillon, La Belle et la Bête, Le Petit Chaperon Rouge, Jack et le Haricot Magique, etc. Ces lectures permettent à l’enfant de se connecter à un large éventail d’émotions à travers les personnages et les situations présentées. Cela l’aide à reconnaître et comprendre ses propres émotions, tout en développant son empathie envers les autres. En se projetant dans les histoires, il apprend à gérer la peur, l’anxiété, la tristesse ou encore la joie de manière indirecte. Les contes nourrissent également l’imaginaire en proposant des mondes fantastiques où il peut explorer des réalités alternatives et lui-même construire des images mentales. Cet espace permet à l’enfant d’expérimenter symboliquement des situations de la vie réelle et de renforcer sa capacité à rêver et à se projeter.

Les contes sont aussi une manière de répondre à des angoisses et conflits internes car ils abordent des thèmes liés aux peurs profondes et aux dilemmes universels, comme l’abandon, la séparation, la quête d’identité ou la confrontation au danger. Dans Le petit Poucet par exemple, c’est la force psychique de ce petit de sept ans qui est surtout mise en avant : « il rebondit toujours et va toujours bien jauger ses adversaires comme ses partenaires […]. Il a la capacité de contrôler ses émotions pour savoir à quel moment il faut parler, à quel moment il faut se taire »[16].

Les contes offrent des solutions symboliques en montrant à l’enfant que les difficultés peuvent être surmontées ce qui renforce son sentiment de sécurité et de confiance. Les éléments de construction de P2, A2 et E2 sont disponibles, le soi total est en place.

Adolescence : C’est un période de crise identitaire, de la transformation des corps et des représentations du monde, l’enfant devient plus conscient de son identité, de ses émotions et de sa sexualité. Les relations avec les parents peuvent devenir conflictuelles, car l’adolescent cherche à affirmer son indépendance. Les rapports aux autres changent, avec les autres de son âge, avec les adultes, avec les parents. Virginia Woolf décrit l’influence des auteurs classiques sur les jeunes lecteurs qui, puisque leurs parents ne sont plus les héros de leur enfance, « aiment frayer avec des esprits supérieurs[17] ». Les livres « sollicitent toutes nos facultés, comme aux moments les plus intenses de nos vies ; et un sentiment de consécration nous envahit que nous offrons en retour à la vie, tel qu’enfin nous la ressentons et la comprenons dans toute sa profondeur »[18]. L’adolescence, c’est le moment où l’on rebat les cartes de son scénario, un moment de grand potentiel.

A chaque stade de développement, la littérature accompagne l’enfant puis l’adolescent dans sa découverte du monde et de lui-même. Elle est une source inépuisable de facteurs de protection face au trauma.

Nous souhaitons attirer l’attention sur les risques liés à l’usage des écrans qui aujourd’hui envahissent la vie des enfants et remplacent les bons vieux livres, sans pour autant avoir le même rôle ni la même place dans le développement psychoaffectif, notamment en lien avec la passivité que ces outils électroniques engendrent. La commission de travail sur les écrans[19] a remis son rapport au président de la République le mardi 30 avril 2024. Elle donne des préconisations afin de prendre le contrôle des écrans : pas d’exposition aux écrans pour les enfants de moins de trois ans, un usage déconseillé jusqu’à six ans, ou limité, occasionnel, en privilégiant les contenus éducatifs avec un adulte, une exposition modérée et contrôlée à partir de six ans, pas de téléphone portable avant onze ans, pas de téléphone portable avec internet avant treize ans, pas d’accès aux réseaux sociaux avant quinze ans, un accès uniquement aux réseaux sociaux « éthiques » après quinze ans.

La littérature dans le cabinet du psychopraticien

Nous l’avons vu, l’accès à la littérature accompagne le développement psychoaffectif. Elle peut aussi être une ressource dans le cabinet du psy car elle offre un espace d’expression symbolique et de transformation émotionnelle qui peut faciliter le processus de guérison. Mais n’oublions pas que favoriser la résilience, « c’est accompagner, écouter, être une base de sécurité, c’est-à-dire une relation d’accompagnement où l’on travaille ensemble »[20].

La relation thérapeutique comme outil de changement est l’élément central du livre Analyse transactionnelle : une perspective relationnelle. La relation thérapeutique devient le lieu où se rejouent et se reconstruisent les expériences relationnelles passées du patient. Les transfert et contre-transfert montrent la manière dont le client perçoit le thérapeute (et inversement) et peuvent révéler des aspects cachés de son histoire et de son fonctionnement psychologique. La littérature peut jouer un rôle important dans cette relation pour peu que patient et psy soient sensibles à cet art.

La littérature a pu être par le passé une source de facteurs de protection du patient : le psy va alors s’appuyer sur les forces de son patient issue de son rapport à la lecture depuis son plus jeune âge. Exemple : A qui après un grave accident de voiture lisait en boucle le livre chouchou de sa jeunesse, Le jardin secret de Frances Hodgon Burnett. Le psy peut envisager le livre comme un partenaire de thérapie, comme un objet transitionnel avant que A n’ait retrouvé son autonomie.

La lecture ou l’écoute d’un texte littéraire (le psy peut choisir de lire le passage d’une œuvre qui va être un média puissant) permet de créer une distance psychologique entre le patient et son expérience traumatique. Cela l’aide à réfléchir à ce qu’il ressent tout en se protégeant émotionnellement, car il n’est pas directement impliqué dans le récit. Les thèmes difficiles sont abordés de manière métaphorique, ce qui peut diminuer l’intensité de la douleur vécue. Ce phénomène, appelé catharsis, aide à libérer des tensions émotionnelles dans un espace sécurisant.

De nombreuses œuvres littéraires présentent des personnages qui, après avoir vécu des situations traumatiques, retrouvent un équilibre ou une forme de guérison. Le patient peut s’inspirer de ces modèles de résilience pour envisager son propre processus de guérison. Des histoires comme celles de personnages qui surmontent leurs blessures peuvent inspirer l’espoir et la motivation chez le patient (exemples dans « Ecrire pour guérir »).

Certains textes littéraires, notamment les contes de fées ou les mythes, sont riches en symboles qui parlent à l’inconscient du patient. Le thérapeute peut utiliser ces symboles pour explorer les émotions cachées, les désirs ou les conflits non résolus, de manière indirecte.

Après un traumatisme, il peut être difficile pour le patient de trouver les mots pour décrire ce qu’il a vécu. La lecture d’un texte peut offrir un vocabulaire émotionnel ou des métaphores qui facilitent cette verbalisation. En s’appuyant sur des passages de livres, le patient peut mieux exprimer ses ressentis, mettre en mots ses expériences, verbaliser le traumatisme et créer un nouveau récit personnel où le trauma est reconnu mais ne définit pas la personne.

En plus de la lecture, le thérapeute peut encourager l’écriture créative et thérapeutique (écrire pour guérir). En écrivant son trauma[21], le patient transforme son expérience traumatique en une histoire qu’il peut modeler, contrôler et éventuellement conclure de manière positive. Le psy peut aussi s’appuyer sur l’écriture automatique qui a été utilisée par les surréalistes comme un mode de création littéraire, permettant de s’émanciper de l’étroitesse de la pensée régie par la raison. C’est au terme d’une quête sur la nature de l’inspiration poétique qu’André Breton formalisa cette technique appliquée à la création littéraire. Elle consiste à écrire le plus rapidement possible, sans contrôle de la raison, sans préoccupations esthétique ou morale, voire sans aucun souci de cohérence grammaticale ou de respect du vocabulaire. L’état nécessaire à la bonne réalisation est un état de lâcher-prise, entre le sommeil et le réveil (proche d’un état hypnotique)[22].

Conclusion

« Ce que je n’ai pas la force de te dire, je peux le dire dans une œuvre d’art » disait Barbara. L’aigle noir en est une belle illustration. L’art en général est un facteur de résilience parce que média porteur de sens. D’ailleurs, le roman n’est-il pas une autobiographie à la 3ème personne ? L’auteur reprend possession de lui-même, redevient acteur de mon histoire en écrivant mais aussi en peignant, en jouant de la musique ou en chantant, en faisant du cinéma, du théâtre, etc.

Dans 2 nouvelles musicales[23], Kazuo Ishiguro montre la puissance de la musique à permettre un retour dans le passé immédiat : « Et en un instant j’eus l’impression d’être de nouveau un enfant, dans cet appartement, allongé sur la moquette, tandis que ma mère se reposait sur le canapé, épuisée, ou peut-être le cœur brisé, et que le disque de Tony Gardner tournait dans un coin de la pièce. »

Celui qui rassemble le plus les différentes formes d’art entrant dans l’accompagnement de la résilience, c’est David Foenkinos, dans Charlotte. Il y raconte la vie de Charlotte Salomon, artiste peintre, musicienne et autrice, dont la vie est une succession de tragédies (suicides multiples dans sa famille y compris sa mère, exile, déportation, etc.) et comment l’amour de sa nourrice Hase et l’art lui permettent de tenir debout. D’ailleurs, on retrouve une œuvre de Charlotte Salomon illustrant le dossier de Carnets Psy Tous résilients ? sur Cairn.info[24].

S’appuyer sur la littérature et l’art en général pour favoriser la résilience d’un trauma est un axe de travail à explorer, au service du patient, au service de la thérapie.


[1] Virginia Woolf, Des heures à lire et autres courts essais, Folio février 2024, page 17

[2] Fanita English, What Motivates Resilience After Trauma ?,  AAT Vol. 38, No. 4, October 2008

[3] Laurent Beccaria, directeur des éditions Les Arènes, dans une interview sur https://actualitte.com/

[4] Viktor Frankl, Découvrir un sens à sa vie, Poche, 2013

[5] Virginia Woolf, Des heures à lire et autres courts essais, Folio février 2024, page 58

[6] Marcel Proust, Journées de lecture, Galimard 2017, page 34

[7] Eric Reinhardt, L’amour et les forêts, Folio décembre 2015

[8] Magazine Flow n°40 mai 2020, page 116

[9] Marcel Proust, Journées de lecture, Galimard 2017, page 39

[10] Marcel Proust, Journées de lecture, Galimard 2017, page 48

[11] Atelier 3 « Gagner en autonomie sociale en contactant ses désirs profonds », congrès IFAT Lille 2023

[12]https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-book-club/nouveaux-kifs-avec-faiza-guene-6298621?at_campaign=Facebook&at_medium=Social_media

[13] Helena Hargaden et Charlotte Sills, Analyse Transactionnelle : une perspective relationnelle, Les Editions d’Analyse Transactionnelle, 2006

[14] Mireille d’Allancé, Grosse Colère, École des Loisirs, 2000

[15] Gérald et Frédéric Stehr, Foufours reçoit Sé Pa Grave, EDL, 2000

[16] Magazine Être et savoir sur France Culture avec Jennifer Tams, agrégée et docteure en littérature française, professeure à Rutgers University (USA), spécialiste de la société d’Ancien Régime, elle s’intéresse aux questions d’indicible, de refus et de consentement sexuel, et Pierre-Emmanuel Moog, chercheur indépendant en anthropologie narrative.

[17] Virginia Woolf, Des heures à lire et autres courts essais, Folio février 2024, page 14

[18] Virginia Woolf, Des heures à lire et autres courts essais, Folio février 2024, page 22

[19] https://www.info.gouv.fr/actualite/pas-decran-avant-trois-ans

[20] Boris Cyrulnik, Traumatisme et résilience, Entretien avec Cécile Guéret, 4 juillet 2024

[21] David Foenkinos, Charlotte, Folio mars 20216

[22] Gérard Durozoi et Bernard Lecherbonnier, Le surréalisme : théories, thèmes, techniques, Larousse, 1972, p.92-93

[23] Kazuo Ishiguro, 2 nouvelles musicales, Folio janvier 2023, page 27

[24] https://shs.cairn.info/dossiers-2024-15-page-1?lang=fr